Une facette du système symbolique amazigh
Jusqu’en 1982, deux groupes établis entre Meknès et Salé (Ijanaten des Zemmour et Aït Bourzine des Sehoul) se reçoivent à tour de rôle, tous les ans en principe, pour commémorer pendant huit jours durant la tada: pacte bilatéral à caractère fraternel et sacré, qui sert à maintenir l’équilibre inter-et intratibal en protégeant les individus, les groupes et les biens matériels contre les agressions extérieures. La présente étude traite de la situation où les Ijanaten accueillent les Aït Bourzine et, surtout, de la plus riche (en symboles) des étapes du cérémonial commémoratif, soit la phase inaugurale qu’il convient d’appeler la rencontre rituelle. Elle se déroule en quatre temps.
- Arrivés sur le territoire des Ijanaten la veille du premier jour de la période festive, les Aït Bourzine ne se rendent pas immédiatement à l’endroit où, autour d’un tas de pierres en forme de pyramide: kerkour, des dizaines de tentes sont dressées pour la circonstance. De coutume, ils doivent s’arrêter à environ un kilomètre de ce lieu et passer la nuit à la belle étoile. Pendant la halte, ils dorment après avoir dîné, chanté et dansé. De leur côté, les Ijanaten font de même. Mais, chose remarquable, les membres des deux groupes n’ont, avant l’aube, aucun contact les uns avec les autres.
- A l’aube, une troupe de cavaliers et de piétons Ijanaten, armée d’anciens fusils, assaille les Aït Bourzine en vue de leur dérober quelque objet. Des coups de feu partent de part et d’autre et les gens courent dans tous les sens. Quelques hommes de la partie assaillie prennent en chasse les assaillants qui fuient en direction du site réservé à la célébration de la cérémonie. Une centaine de mètres avant de parvenir à destination, les fuyards rebroussent chemin et contre-attaquent. S’engage alors un corps-à -corps que contemplent deux foules séparées par le terrain où se livre le combat: les Aït Bourzine en face des Ijanaten. Sous les encouragements allant de chaque foule à son équipe, les joueurs se battent de plus belle. Tantôt on attaque pour capturer un élément de l’équipe adverse ou tenter de libérer un équipier, tantôt on se sauve pour ne pas être appréhendé. Les captifs sont conduits de force au groupe de leurs adversaires; ils y restent jusqu’à la cessation du prétendu conflit qui dure environ une heure et demie.
- Quand l’une des équipes gagne la partie, des hommes distingués et énergétiques se détachent des deux foules et se dirigent vers les ennemis simulés; ils vont les réconcilier. Le combat cesse à leur arrivée et désormais les négociations s’ouvrent. Parmi les combattants se trouvant encore sur le champ de bataille, il y a ceux qui, d’un ton vif, contestent l’arrêt de la lutte, ceux qui l’approuvent et ceux qui regardent les choses évoluer sans rien dire. Les pourparlers et les tractations se poursuivent ici et là pendant un bon quart d’heure. Aussi les contestataires abandonnent-ils leur objection et les derniers cavaliers descendent de leur monture. On délivre les captifs: c’est le début de la réconciliation.
- Les combattants et les conciliateurs rejoignent leurs groupes respectifs. Dès qu’ils quittent le vaste terrain séparant les deux foules, chacune de celles-ci se transforme sur place en un alignement composé d’hommes et de femmes ne portant pas de chaussures. Une fois formées, les deux rangées marchent l’une à la rencontre de l’autre. Au signal de leur dirigeant, les Aït Bourzine avancent d’un pas, s’inclinent en avant, se redressent lentement et demeurent immobiles cependant que les Ijanaten exécutent les mêmes gestes. Quand ceux-ci s’arrêtent, ceux-là se remettent en mouvement, et ainsi de suite jusqu’à réduire à deux ou trois mètres la distance qui les sépare. Après un bref instant d’immobilité générale, les membres des deux alignements reprennent l’action mais de façon plus rapide qu’auparavant. En peu de temps, ils s’entremêlent en se jetant les uns dans les bras des autres, s’embrassent et pleurent.
La séance inaugurale, dont l’aspect spectaculaire arrache les acteurs et les assistants à la vie courante et les plonge dans l’ambiance d’une ère révolue (au regard de l’histoire) et nouvelle (par rapport à la vie quotidienne), exprime la naissance d’un conflit et le processus de réconciliations intergroupe en milieu tribal d’antan ou encore le passage de l’antipathie à l’affinité, de l’éloignement au rapprochement, de l’indifférence à l’intérêt … Au point de vue analytique, elle se compose de deux parties distinctes: l’une antérieure et l’autre postérieure à l’intervention des personnages jouant le rôle de conciliateurs.
Le calme avant la tempête est à notre avis ce que traduisent la non-communication entre les groupes célébrants et leur premier contact qui se réalise dans la violence. Sur le plan cérémonial, l’action violente apparaît clairement dans la reconstitution du conflit en trois épisodes: attaque, riposte et mêlée. Engageant deux ou plusieurs tribus, les combats réels cessaient en raison de la fuite momentanée du groupe vaincu, du sacrifice sanglant dit el-âr (offert par les vaincus aux vainqueurs) ou de l’intercession d’individus neutres et illustres. C’était dans ces circonstances qu’intervenait l’accord de contracter le pacte de tada.
L’établissement de ce pacte incombe aux membres de la jmaâ (assemblée des notables). A la mission historique de ces derniers dans la rupture des relations belliqueuses et dans l’instauration des rapports pacifiques entre leurs groupes correspond le rôle des personnes conciliatrices (rema, gens habiles) lors du cérémonial commémoratif. Leur tâche consiste à diriger l’opération des préparatifs cérémoniels et à veiller au bon déroulement de la cérémonie. Ce qui n’est pas sans rappeler la fonction organisatrice de la jmaâ: organe ayant, entre autres charges, la mission de résoudre les conflits interindividuels et intergroupes. Cela dit, l’entrée des rema dans le “jeu” de la reconstitution des liens intergroupes que sécrétait la vieille organisation tribale marque un tournant décisif dans la suite des événements. Elle rompt le conflit et ouvre la phase post-conflictuelle.
Ici encore, nous sommes en présence de deux actes rituels: la prosternation réciproque et l’entremêlement émotionnel des parties célébrantes.
Une des techniques du corps et pratique apparemment universelle, l’action de se prosterner n’est pas seulement une expression physique; elle est aussi la manifestation de l’existence d’un lien entre le destinateur et le destinataire de ce message gestuel. Le destinataire peut être Dieu (au sens biblique et coranique), un objet (statue représentant une divinité), une personne (détenteur du pouvoir politique ou possesseur de l’énergie divine) ou la mémoire d’une personne (ancêtre, martyr, saint). C’est dire que la prosternation révèle, au moins, trois types de relation: le rapport de l’être humain à Dieu ou à une divinité, le rapport de l’Homme à l’Homme et le rapport des vivants aux morts.
Toutefois, ces rapports semblent avoir un dénominateur commun : la soumission du destinateur. Le fait de se courber peut être un acte de foi (1e type); un signe de respect, de servitude ou de servilité (2e type), un témoignage de reconnaissance ou de vénération rendu à certains êtres disparus (3e type). C’est aussi d’une soumission qu’il s’agit dans le cas qui nous intéresse; une soumission mutuelle et collective. En tant que geste réciproque, cette inclination manifeste l’idée d’une relation d’égalité entre les partis hostiles nouvellement mis en accord : ni gagnant ni perdant, ni dominant ni dominé. En tant que geste collectif, elle traduit la participation de tous les membres des groupes engagés dans le processus de paix que figure le mouvement où les rangées en question se rapprochent l’une de l’autre jusqu’à s’entremêler.
S’entremêler : voilà la scène la plus émouvante de la rencontre rituelle. Pour rendre raison de cet entremêlement semblable à l’entrecroisement des doigts des deux mains, il faut d’abord essayer de saisir le sens des trois actions qui y sont accomplies : l’action de pleurer, l’action de s’étreindre et l’action de s’embrasser. De même que la prosternation, les pleurs tout comme le baiser et l’étreinte, en tant qu’éléments du “langage gestuel”, sont probablement universels mais leur lecture est indubitablement culturelle ou, du moins, occasionnelle.
Ces actions s’observent dans des circonstances de joie comme de tristesse. Songeons à l’évènement des retrouvailles après une longue absence et à celui du départ pour la guerre. Dans les deux cas, on exécute le mouvement corporel appelé accolade et, bien souvent, on l’accompagne de larmes et d’embrassades. Quoique ces actes soient les mêmes au niveau de la forme, ils ne peuvent avoir un même contenu en toute circonstance. Leur signification dépend (varie en fonction) de la nature du contexte où ils sont produits et de l’état affectif des individus qui les produisent. Puisque les pratiquants de tada se rencontrent tout au plus une fois par an pour commémorer leur pacte, peut-on interpréter les actions sus-dites comme conséquence du sentiment d’allégresse et de joie très intense? La rencontre rituelle est avant tout un simulacre de lutte et de réconciliation intertribales, une (re)présentation symbolique du mécanisme de la réconciliation des partis en lutte qui demeure relativement opérationnel de nos jours au Maroc. Si on y assiste au règlement d’un différend opposant deux individus, on ne manquera pas de voir l’un d’eux (le fautif), de son plein gré ou sur l’invitation d’un tiers remplissant la fonction de médiateur, prendre l’autre entre ses bras et lui poser des baisers sur le front ou/et sur les joues et, parfois, verser des larmes.
Prendre quelqu’un entre ses bras, c’est, en d’autres termes, le couvrir de son corps. Couverture ou protection, tel est plausiblement le sens de l’accolade conciliatrice. Au moyen de ce geste, l’auteur du dommage communique à la personne lésée le message qu’on peut décoder ainsi : “je te protège contre mes torts”. Leur réconciliation ne va pas sans faire grief au fautif ou le condamner à une amende. En versant des larmes, ce dernier manifeste l’intention de se repentir d’avoir commis la faute plutôt qu’un sentiment de peine due aux reproches qui lui sont faits ou à une décision lui imposant le versement d’une indemnité en réparation du préjudice causé. En un mot, c’est un acte de contrition. Et, à travers le(s) baiser(s) joint(s) à l’étreinte de raccommodement, il exprime vraisemblablement le désir de nouer un lien pacifique avec celui qu’il a offensé. Car dans le jargon populaire marocain, le verbe sellem, qui signifie embrasser, saluer, se soumettre, veut dire aussi “faire la paix”.
L’analyse des expressions corporelles accomplies pendant le règlement amiable des litiges interindividuels peut, sans grande chance d’erreur, être appliquée à celles exécutées au cours de la rencontre rituelle des pratiquants de tada, puisque cette rencontre entend reproduire sous forme de jeu scénique l’éclatement et la résolution des conflits tribaux. Il y a donc lieu de considérer comme symbole du repentir les pleurs, de protection l’étreinte et de rapport pacifique les embrassades. Si les membres des groupes célébrants substituaient les paroles à ces gestes symboliques, ils diraient les uns aux autres à peu près ceci : “nous regrettons d’être entrés en lutte (ou d’avoir cédé à la violence), nous vous mettons à l’abri de nos actes nuisibles, nous nous engageons à instaurer la paix”. En s’engageant à ne plus se nuire mutuellement, ils se lient par une convention de non-agression. Tel est a fortiori le réel fugitif, c’est-à -dire la conclusion du traité de tada, que symbolise l’entremêlement rituel où disparaît et s’efface toute une série d’actes et de mouvements intergroupes : absence de contact, attaque et riposte, escalade de la violence, arrêt des hostilités et soumission réciproque. Tel est l’un des sens possibles de la rencontre rituelle : une facette du système symbolique amazigh.
Hammou BELGHAZI
pour www.liberation.press/
Jusqu’en 1982, deux groupes établis entre Meknès et Salé (Ijanaten des Zemmour et Aït Bourzine des Sehoul) se reçoivent à tour de rôle, tous les ans en principe, pour commémorer pendant huit jours durant la tada: pacte bilatéral à caractère fraternel et sacré, qui sert à maintenir l’équilibre inter-et intratibal en protégeant les individus, les groupes et les biens matériels contre les agressions extérieures. La présente étude traite de la situation où les Ijanaten accueillent les Aït Bourzine et, surtout, de la plus riche (en symboles) des étapes du cérémonial commémoratif, soit la phase inaugurale qu’il convient d’appeler la rencontre rituelle. Elle se déroule en quatre temps.
- Arrivés sur le territoire des Ijanaten la veille du premier jour de la période festive, les Aït Bourzine ne se rendent pas immédiatement à l’endroit où, autour d’un tas de pierres en forme de pyramide: kerkour, des dizaines de tentes sont dressées pour la circonstance. De coutume, ils doivent s’arrêter à environ un kilomètre de ce lieu et passer la nuit à la belle étoile. Pendant la halte, ils dorment après avoir dîné, chanté et dansé. De leur côté, les Ijanaten font de même. Mais, chose remarquable, les membres des deux groupes n’ont, avant l’aube, aucun contact les uns avec les autres.
- A l’aube, une troupe de cavaliers et de piétons Ijanaten, armée d’anciens fusils, assaille les Aït Bourzine en vue de leur dérober quelque objet. Des coups de feu partent de part et d’autre et les gens courent dans tous les sens. Quelques hommes de la partie assaillie prennent en chasse les assaillants qui fuient en direction du site réservé à la célébration de la cérémonie. Une centaine de mètres avant de parvenir à destination, les fuyards rebroussent chemin et contre-attaquent. S’engage alors un corps-à -corps que contemplent deux foules séparées par le terrain où se livre le combat: les Aït Bourzine en face des Ijanaten. Sous les encouragements allant de chaque foule à son équipe, les joueurs se battent de plus belle. Tantôt on attaque pour capturer un élément de l’équipe adverse ou tenter de libérer un équipier, tantôt on se sauve pour ne pas être appréhendé. Les captifs sont conduits de force au groupe de leurs adversaires; ils y restent jusqu’à la cessation du prétendu conflit qui dure environ une heure et demie.
- Quand l’une des équipes gagne la partie, des hommes distingués et énergétiques se détachent des deux foules et se dirigent vers les ennemis simulés; ils vont les réconcilier. Le combat cesse à leur arrivée et désormais les négociations s’ouvrent. Parmi les combattants se trouvant encore sur le champ de bataille, il y a ceux qui, d’un ton vif, contestent l’arrêt de la lutte, ceux qui l’approuvent et ceux qui regardent les choses évoluer sans rien dire. Les pourparlers et les tractations se poursuivent ici et là pendant un bon quart d’heure. Aussi les contestataires abandonnent-ils leur objection et les derniers cavaliers descendent de leur monture. On délivre les captifs: c’est le début de la réconciliation.
- Les combattants et les conciliateurs rejoignent leurs groupes respectifs. Dès qu’ils quittent le vaste terrain séparant les deux foules, chacune de celles-ci se transforme sur place en un alignement composé d’hommes et de femmes ne portant pas de chaussures. Une fois formées, les deux rangées marchent l’une à la rencontre de l’autre. Au signal de leur dirigeant, les Aït Bourzine avancent d’un pas, s’inclinent en avant, se redressent lentement et demeurent immobiles cependant que les Ijanaten exécutent les mêmes gestes. Quand ceux-ci s’arrêtent, ceux-là se remettent en mouvement, et ainsi de suite jusqu’à réduire à deux ou trois mètres la distance qui les sépare. Après un bref instant d’immobilité générale, les membres des deux alignements reprennent l’action mais de façon plus rapide qu’auparavant. En peu de temps, ils s’entremêlent en se jetant les uns dans les bras des autres, s’embrassent et pleurent.
La séance inaugurale, dont l’aspect spectaculaire arrache les acteurs et les assistants à la vie courante et les plonge dans l’ambiance d’une ère révolue (au regard de l’histoire) et nouvelle (par rapport à la vie quotidienne), exprime la naissance d’un conflit et le processus de réconciliations intergroupe en milieu tribal d’antan ou encore le passage de l’antipathie à l’affinité, de l’éloignement au rapprochement, de l’indifférence à l’intérêt … Au point de vue analytique, elle se compose de deux parties distinctes: l’une antérieure et l’autre postérieure à l’intervention des personnages jouant le rôle de conciliateurs.
Le calme avant la tempête est à notre avis ce que traduisent la non-communication entre les groupes célébrants et leur premier contact qui se réalise dans la violence. Sur le plan cérémonial, l’action violente apparaît clairement dans la reconstitution du conflit en trois épisodes: attaque, riposte et mêlée. Engageant deux ou plusieurs tribus, les combats réels cessaient en raison de la fuite momentanée du groupe vaincu, du sacrifice sanglant dit el-âr (offert par les vaincus aux vainqueurs) ou de l’intercession d’individus neutres et illustres. C’était dans ces circonstances qu’intervenait l’accord de contracter le pacte de tada.
L’établissement de ce pacte incombe aux membres de la jmaâ (assemblée des notables). A la mission historique de ces derniers dans la rupture des relations belliqueuses et dans l’instauration des rapports pacifiques entre leurs groupes correspond le rôle des personnes conciliatrices (rema, gens habiles) lors du cérémonial commémoratif. Leur tâche consiste à diriger l’opération des préparatifs cérémoniels et à veiller au bon déroulement de la cérémonie. Ce qui n’est pas sans rappeler la fonction organisatrice de la jmaâ: organe ayant, entre autres charges, la mission de résoudre les conflits interindividuels et intergroupes. Cela dit, l’entrée des rema dans le “jeu” de la reconstitution des liens intergroupes que sécrétait la vieille organisation tribale marque un tournant décisif dans la suite des événements. Elle rompt le conflit et ouvre la phase post-conflictuelle.
Ici encore, nous sommes en présence de deux actes rituels: la prosternation réciproque et l’entremêlement émotionnel des parties célébrantes.
Une des techniques du corps et pratique apparemment universelle, l’action de se prosterner n’est pas seulement une expression physique; elle est aussi la manifestation de l’existence d’un lien entre le destinateur et le destinataire de ce message gestuel. Le destinataire peut être Dieu (au sens biblique et coranique), un objet (statue représentant une divinité), une personne (détenteur du pouvoir politique ou possesseur de l’énergie divine) ou la mémoire d’une personne (ancêtre, martyr, saint). C’est dire que la prosternation révèle, au moins, trois types de relation: le rapport de l’être humain à Dieu ou à une divinité, le rapport de l’Homme à l’Homme et le rapport des vivants aux morts.
Toutefois, ces rapports semblent avoir un dénominateur commun : la soumission du destinateur. Le fait de se courber peut être un acte de foi (1e type); un signe de respect, de servitude ou de servilité (2e type), un témoignage de reconnaissance ou de vénération rendu à certains êtres disparus (3e type). C’est aussi d’une soumission qu’il s’agit dans le cas qui nous intéresse; une soumission mutuelle et collective. En tant que geste réciproque, cette inclination manifeste l’idée d’une relation d’égalité entre les partis hostiles nouvellement mis en accord : ni gagnant ni perdant, ni dominant ni dominé. En tant que geste collectif, elle traduit la participation de tous les membres des groupes engagés dans le processus de paix que figure le mouvement où les rangées en question se rapprochent l’une de l’autre jusqu’à s’entremêler.
S’entremêler : voilà la scène la plus émouvante de la rencontre rituelle. Pour rendre raison de cet entremêlement semblable à l’entrecroisement des doigts des deux mains, il faut d’abord essayer de saisir le sens des trois actions qui y sont accomplies : l’action de pleurer, l’action de s’étreindre et l’action de s’embrasser. De même que la prosternation, les pleurs tout comme le baiser et l’étreinte, en tant qu’éléments du “langage gestuel”, sont probablement universels mais leur lecture est indubitablement culturelle ou, du moins, occasionnelle.
Ces actions s’observent dans des circonstances de joie comme de tristesse. Songeons à l’évènement des retrouvailles après une longue absence et à celui du départ pour la guerre. Dans les deux cas, on exécute le mouvement corporel appelé accolade et, bien souvent, on l’accompagne de larmes et d’embrassades. Quoique ces actes soient les mêmes au niveau de la forme, ils ne peuvent avoir un même contenu en toute circonstance. Leur signification dépend (varie en fonction) de la nature du contexte où ils sont produits et de l’état affectif des individus qui les produisent. Puisque les pratiquants de tada se rencontrent tout au plus une fois par an pour commémorer leur pacte, peut-on interpréter les actions sus-dites comme conséquence du sentiment d’allégresse et de joie très intense? La rencontre rituelle est avant tout un simulacre de lutte et de réconciliation intertribales, une (re)présentation symbolique du mécanisme de la réconciliation des partis en lutte qui demeure relativement opérationnel de nos jours au Maroc. Si on y assiste au règlement d’un différend opposant deux individus, on ne manquera pas de voir l’un d’eux (le fautif), de son plein gré ou sur l’invitation d’un tiers remplissant la fonction de médiateur, prendre l’autre entre ses bras et lui poser des baisers sur le front ou/et sur les joues et, parfois, verser des larmes.
Prendre quelqu’un entre ses bras, c’est, en d’autres termes, le couvrir de son corps. Couverture ou protection, tel est plausiblement le sens de l’accolade conciliatrice. Au moyen de ce geste, l’auteur du dommage communique à la personne lésée le message qu’on peut décoder ainsi : “je te protège contre mes torts”. Leur réconciliation ne va pas sans faire grief au fautif ou le condamner à une amende. En versant des larmes, ce dernier manifeste l’intention de se repentir d’avoir commis la faute plutôt qu’un sentiment de peine due aux reproches qui lui sont faits ou à une décision lui imposant le versement d’une indemnité en réparation du préjudice causé. En un mot, c’est un acte de contrition. Et, à travers le(s) baiser(s) joint(s) à l’étreinte de raccommodement, il exprime vraisemblablement le désir de nouer un lien pacifique avec celui qu’il a offensé. Car dans le jargon populaire marocain, le verbe sellem, qui signifie embrasser, saluer, se soumettre, veut dire aussi “faire la paix”.
L’analyse des expressions corporelles accomplies pendant le règlement amiable des litiges interindividuels peut, sans grande chance d’erreur, être appliquée à celles exécutées au cours de la rencontre rituelle des pratiquants de tada, puisque cette rencontre entend reproduire sous forme de jeu scénique l’éclatement et la résolution des conflits tribaux. Il y a donc lieu de considérer comme symbole du repentir les pleurs, de protection l’étreinte et de rapport pacifique les embrassades. Si les membres des groupes célébrants substituaient les paroles à ces gestes symboliques, ils diraient les uns aux autres à peu près ceci : “nous regrettons d’être entrés en lutte (ou d’avoir cédé à la violence), nous vous mettons à l’abri de nos actes nuisibles, nous nous engageons à instaurer la paix”. En s’engageant à ne plus se nuire mutuellement, ils se lient par une convention de non-agression. Tel est a fortiori le réel fugitif, c’est-à -dire la conclusion du traité de tada, que symbolise l’entremêlement rituel où disparaît et s’efface toute une série d’actes et de mouvements intergroupes : absence de contact, attaque et riposte, escalade de la violence, arrêt des hostilités et soumission réciproque. Tel est l’un des sens possibles de la rencontre rituelle : une facette du système symbolique amazigh.
Hammou BELGHAZI
pour www.liberation.press/
