La formation des cités chez les Amazighs de lAurès/ Icawiyen :
1- La structure de l'Aourâs, raison de certaines particularités sociales.
2- Déplacements fréquents des habitants de l'Aourâs.
3- Vie municipale peu développée dans les thaquelathin.
4- Compacité des tribus (arch) dans les vallées.
5- Impossibilité d'organiser des confédérations.
6- Oppositions réciproques des tribus aurasiques.
7- Les grands chefs dans l'Aourâs.
Bonne lecture
-----------------------
LA THAQUELÈTH ET LE ARCH DE LAOURAS
Par : Emile Masqueray
Chapitre tiré de : Formation des cités chez les populations sédentaires de lAlgérie, Édisud, 1983.
Les villages (thiqli3in) (1) de l'Aourâs ressemblent aux villages kabyles. Ils ont à peu près la même forme et sont pareillement situés sur des pitons ; mais ils ne servent pas tout à fait aux mêmes usages. La vie municipale y est moins intense; la djemâa y a moins d'autorité. Les tribus aurasiques sont aussi moins compactes que les tribus kabyles ; enfin, elles ne se sont pas unies pour former des qebilat.
Ici nous devons faire une large part à la nature : car c'est précisément le climat et la structure de ce massif montueux qui expliquent cette surprenante différence.
La nature ne produit pas les sociétés, mais elle les favorise ou leur nuit, et si, dès le début, nous avons presque nié son influence quand il s'agissait de la formation des cités en général, maintenant au contraire nous devons tenir grand compte des formes de terrain et des agents atmosphériques.
1- LA STRUCTURE DE L'AOURAS
Le massif que nous nommons Aourâs, subdivisé en Aourâs Chergui et Aourâs Gharbi (2), est compris, de l'est à l'ouest, entre l'Ouâd el Kantara qui se perd dans le Sahara au-delà de Biskra, et l'Ouâd Moghâr qui devient l'Ouâd el Arab, et débouche aussi dans le désert à Khenga Sîdî Nadji.
Au nord, de Batna à Khenchela, ses deux points extrêmes, il s'élève en croupes arrondies sur le bord du plateau de la Numidie centrale dont la hauteur moyenne est déjà de treize cents mètres. Complètement boisé et sombre, il s'entrouvre pour donner passage à des ruisseaux, et laisse voir, sur un arrière-plan assez proche, des sommets couverts de cèdres. Le plus remarquable en est le Chellia, qui d'ailleurs ne paraît pas fort élevé, car la différence entre le plateau Numide et sa cime n'est que de mille mètres.
Au sud, devant le Sahara, de Biskra à Khenga Sîdi Nadji, l'Aourâs est d'un éclat merveilleux et d'une aridité sans nom. Vu de Biskra, on l'a surnommé « la joue rose» (3). Tous les tons fins dont la lumière saharienne est si prodigue se succèdent du matin à. la nuit sur ses roches roussâtres qui ne nourrissent pas une herbe. La falaise continue qui le borde, usée par un soleil ardent et battue par des vents d'une violence extrême, recule depuis des milliers d'années devant l'Océan de terre infertile, immense et bleu comme un océan d'eau, qui s'élève devant elle, dans les profondeurs de l'horizon. Elle se creuse en golfes, en embouchures de fleuves, projette des caps, abandonne des îles. L'illusion est complète, quand on l'aperçoit du désert. Elle affleure au-dessus, puis s'élève comme une côte. Ses oasis semblent des ports.
Le Sahara est, en moyenne, le long de cette falaise, à quarante mètres au-dessus du niveau de la mer, et la ligne de partage d'eaux de la région aurasique est le plus près possible de sa bande septentrionale : on peut en fixer la hauteur à 1700 mètres. Or la distance qui les sépare, à vol d'oiseau, est de quatre-vingt kilomètres tout au plus.
Par suite, en tenant compte de leur direction et de leurs détours, les rivières qui sillonnent le versant méridional de lAourâs n'ont pas plus de cent kilomètres, depuis le point où elles réunissent leurs premières eaux sauvages jusqu'à celui où elles s'étalent et disparaissent dans les sables. Elles arrivent donc avec une furie irrésistible quand la chaleur du printemps fait fondre en quelques jours les neiges accumulées dans leurs petits bassins supérieurs.
C'est une fête à Biskra, de voir « passer la rivière» ; mais le spectacle est vraiment beau dans la montagne même. On juge alors des forces qui, depuis des milliers d'années ont strié en tout sens et comme sculpté le massif tout entier.
Par un affouillement incessant, les eaux ont creusé ces quatre vallées profondes et parallèles de l'Ouâd el Ahmar, de l'Ouâd Abdi, de l'Ouâd el Abiod et de l'Ouâd Abala, qui, réunies deux par deux à Menâa et près de Tkouts, donnent à la moitié occidentale de la montagne une physionomie si régulière.
Ensuite, elles se sont ouverts passage de Menâa à Branis et de Tranimine à Mchounech, à travers des masses énormes de roches qu'elles ont percées. Le travail qu'elles ont accompli à Mchounech surtout est formidable. L'Ouâd y est surplombé par des murailles verticales de deux cents mètres de hauteur.
Dans l'Aourâs oriental, les ruisseaux du Chellia ont produit un autre effet : ils ont séparé la belle chaîne couverte de cèdres du Djebel Faraoun (4) du pâté des Beni Yemloul, puis ont formé en se courbant la vallée de l'Ouâd el Arab qui n'est qu'une suite de cuvettes (Ouledj) jusqu'au débouché encore étroit de Khenga Sidi Nadji.
La montagne des Beni Yemloul, bien que découpée par de nombreux ravins, est restée à l'état de massif isolé, comme le Djebel Faraoun et le Chellia. Ce sont là des demeures toutes faites et admirablement délimitées, pour des tribus barbares. Quoi de plus facile à défendre que la vallée des Aoulâd Daoud fermée par le défilé de Tranimine (5), ou que ce Chellia triangulaire qu'un seul pli de terrain (Tizi Tizougazine) relie aux hauteurs voisines ?
D'autre part, si l'on observe que le palmier, arbre saharien par excellence, se maintient dans l'Aourâs jusqu'à deux cents mètres d'altitude environ, et que le cèdre commence d'y paraître à la hauteur de quatorze cents mètres sur les pentes abritées, on peut comprendre quelle variété de végétation ce massif nous offre, et surtout quel étonnement ses vallées longues provoquent chez le voyageur qu'elles élèvent, en deux jours, des jardins artificiels du Sud remplis d'abricotiers et de grenadiers sous des dômes de palmes, aux champs d'oliviers de la France méridionale, aux bois de pins de l'Italie, aux pelouses ombragées de noyers du Dauphiné, enfin aux forêts sombres de la Savoie ; mais ce spectacle est encore plus instructif que surprenant.
L'étude des rapports des végétaux entre eux, et de leur convenance ou de leur résistance au climat, nous indique ce que l'homme peut faire de cette région mixte, saharienne d'un côté, européenne de l'autre, si bien qu'une bonne carte botanique de l'Aourâs serait peut-être la meilleure à joindre à son histoire.
.........
(1) Pluriel de Thaqliht, altération de l'arabe guelaa, château.
(2) Oriental et Occidental. Voy. Bullet. de Corr. Af. 1885, fasc. 1-2, Tradition de lAourâs oriental.
(3) Djebel Ahmar Khaddou.
(4) Nous avons déjà vu en Kabylie un Djebel Faraoun. Cf. Bullet. de Corr. Af. 1885, fasc. I-II, Ibid.
(5) Voy. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, 7 et 12 juin 1850.
Source : op. cit., pp.145-148
(à suivre)
1- La structure de l'Aourâs, raison de certaines particularités sociales.
2- Déplacements fréquents des habitants de l'Aourâs.
3- Vie municipale peu développée dans les thaquelathin.
4- Compacité des tribus (arch) dans les vallées.
5- Impossibilité d'organiser des confédérations.
6- Oppositions réciproques des tribus aurasiques.
7- Les grands chefs dans l'Aourâs.
Bonne lecture
-----------------------
LA THAQUELÈTH ET LE ARCH DE LAOURAS
Par : Emile Masqueray
Chapitre tiré de : Formation des cités chez les populations sédentaires de lAlgérie, Édisud, 1983.
Les villages (thiqli3in) (1) de l'Aourâs ressemblent aux villages kabyles. Ils ont à peu près la même forme et sont pareillement situés sur des pitons ; mais ils ne servent pas tout à fait aux mêmes usages. La vie municipale y est moins intense; la djemâa y a moins d'autorité. Les tribus aurasiques sont aussi moins compactes que les tribus kabyles ; enfin, elles ne se sont pas unies pour former des qebilat.
Ici nous devons faire une large part à la nature : car c'est précisément le climat et la structure de ce massif montueux qui expliquent cette surprenante différence.
La nature ne produit pas les sociétés, mais elle les favorise ou leur nuit, et si, dès le début, nous avons presque nié son influence quand il s'agissait de la formation des cités en général, maintenant au contraire nous devons tenir grand compte des formes de terrain et des agents atmosphériques.
1- LA STRUCTURE DE L'AOURAS
Le massif que nous nommons Aourâs, subdivisé en Aourâs Chergui et Aourâs Gharbi (2), est compris, de l'est à l'ouest, entre l'Ouâd el Kantara qui se perd dans le Sahara au-delà de Biskra, et l'Ouâd Moghâr qui devient l'Ouâd el Arab, et débouche aussi dans le désert à Khenga Sîdî Nadji.
Au nord, de Batna à Khenchela, ses deux points extrêmes, il s'élève en croupes arrondies sur le bord du plateau de la Numidie centrale dont la hauteur moyenne est déjà de treize cents mètres. Complètement boisé et sombre, il s'entrouvre pour donner passage à des ruisseaux, et laisse voir, sur un arrière-plan assez proche, des sommets couverts de cèdres. Le plus remarquable en est le Chellia, qui d'ailleurs ne paraît pas fort élevé, car la différence entre le plateau Numide et sa cime n'est que de mille mètres.
Au sud, devant le Sahara, de Biskra à Khenga Sîdi Nadji, l'Aourâs est d'un éclat merveilleux et d'une aridité sans nom. Vu de Biskra, on l'a surnommé « la joue rose» (3). Tous les tons fins dont la lumière saharienne est si prodigue se succèdent du matin à. la nuit sur ses roches roussâtres qui ne nourrissent pas une herbe. La falaise continue qui le borde, usée par un soleil ardent et battue par des vents d'une violence extrême, recule depuis des milliers d'années devant l'Océan de terre infertile, immense et bleu comme un océan d'eau, qui s'élève devant elle, dans les profondeurs de l'horizon. Elle se creuse en golfes, en embouchures de fleuves, projette des caps, abandonne des îles. L'illusion est complète, quand on l'aperçoit du désert. Elle affleure au-dessus, puis s'élève comme une côte. Ses oasis semblent des ports.
Le Sahara est, en moyenne, le long de cette falaise, à quarante mètres au-dessus du niveau de la mer, et la ligne de partage d'eaux de la région aurasique est le plus près possible de sa bande septentrionale : on peut en fixer la hauteur à 1700 mètres. Or la distance qui les sépare, à vol d'oiseau, est de quatre-vingt kilomètres tout au plus.
Par suite, en tenant compte de leur direction et de leurs détours, les rivières qui sillonnent le versant méridional de lAourâs n'ont pas plus de cent kilomètres, depuis le point où elles réunissent leurs premières eaux sauvages jusqu'à celui où elles s'étalent et disparaissent dans les sables. Elles arrivent donc avec une furie irrésistible quand la chaleur du printemps fait fondre en quelques jours les neiges accumulées dans leurs petits bassins supérieurs.
C'est une fête à Biskra, de voir « passer la rivière» ; mais le spectacle est vraiment beau dans la montagne même. On juge alors des forces qui, depuis des milliers d'années ont strié en tout sens et comme sculpté le massif tout entier.
Par un affouillement incessant, les eaux ont creusé ces quatre vallées profondes et parallèles de l'Ouâd el Ahmar, de l'Ouâd Abdi, de l'Ouâd el Abiod et de l'Ouâd Abala, qui, réunies deux par deux à Menâa et près de Tkouts, donnent à la moitié occidentale de la montagne une physionomie si régulière.
Ensuite, elles se sont ouverts passage de Menâa à Branis et de Tranimine à Mchounech, à travers des masses énormes de roches qu'elles ont percées. Le travail qu'elles ont accompli à Mchounech surtout est formidable. L'Ouâd y est surplombé par des murailles verticales de deux cents mètres de hauteur.
Dans l'Aourâs oriental, les ruisseaux du Chellia ont produit un autre effet : ils ont séparé la belle chaîne couverte de cèdres du Djebel Faraoun (4) du pâté des Beni Yemloul, puis ont formé en se courbant la vallée de l'Ouâd el Arab qui n'est qu'une suite de cuvettes (Ouledj) jusqu'au débouché encore étroit de Khenga Sidi Nadji.
La montagne des Beni Yemloul, bien que découpée par de nombreux ravins, est restée à l'état de massif isolé, comme le Djebel Faraoun et le Chellia. Ce sont là des demeures toutes faites et admirablement délimitées, pour des tribus barbares. Quoi de plus facile à défendre que la vallée des Aoulâd Daoud fermée par le défilé de Tranimine (5), ou que ce Chellia triangulaire qu'un seul pli de terrain (Tizi Tizougazine) relie aux hauteurs voisines ?
D'autre part, si l'on observe que le palmier, arbre saharien par excellence, se maintient dans l'Aourâs jusqu'à deux cents mètres d'altitude environ, et que le cèdre commence d'y paraître à la hauteur de quatorze cents mètres sur les pentes abritées, on peut comprendre quelle variété de végétation ce massif nous offre, et surtout quel étonnement ses vallées longues provoquent chez le voyageur qu'elles élèvent, en deux jours, des jardins artificiels du Sud remplis d'abricotiers et de grenadiers sous des dômes de palmes, aux champs d'oliviers de la France méridionale, aux bois de pins de l'Italie, aux pelouses ombragées de noyers du Dauphiné, enfin aux forêts sombres de la Savoie ; mais ce spectacle est encore plus instructif que surprenant.
L'étude des rapports des végétaux entre eux, et de leur convenance ou de leur résistance au climat, nous indique ce que l'homme peut faire de cette région mixte, saharienne d'un côté, européenne de l'autre, si bien qu'une bonne carte botanique de l'Aourâs serait peut-être la meilleure à joindre à son histoire.
.........
(1) Pluriel de Thaqliht, altération de l'arabe guelaa, château.
(2) Oriental et Occidental. Voy. Bullet. de Corr. Af. 1885, fasc. 1-2, Tradition de lAourâs oriental.
(3) Djebel Ahmar Khaddou.
(4) Nous avons déjà vu en Kabylie un Djebel Faraoun. Cf. Bullet. de Corr. Af. 1885, fasc. I-II, Ibid.
(5) Voy. Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, 7 et 12 juin 1850.
Source : op. cit., pp.145-148
(à suivre)
