L’empereur Masties

Les paragraphes d’aujourd’hui, sur l’empereur Masties,  proviennent de l’étude de Gabriel Camps. Ils « résument » assez bien les travaux cités lors des deux derniers messages. C’est-à-dire, ceux de Jérôme Carcopino et celui de Christian Courtois. En plus, M. Camps exprime son point de vue sur le désaccord,  la divergence des analyses, entre le professeur Carcopino et son ancien élève Courtois.

Les coordonnées de l’étude sont :

Gabriel Camps, « Rex gentium Maurorum et Romanorum: Recherches sur les royaumes de Maurétanie des VIe et VIIe siècles »,  Antiquités africaines, 20,1984. pp. 183-218 (l’extrait correspond aux pages 198-199 de la revue)

Bonne lecture

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 « L'EMPEREUR » MASTIES

La seconde inscription majeure est celle de Masties, trouvée à Arris. Je ne m'attarderai guère sur les commentaires remarquables que J. Carcopino, par deux fois et Ch. Courtois ont présenté de ce texte d'un très grand intérêt dont voici la traduction proposée par J. Carcopino :

« Aux Dieux Mânes, consécration. C'est moi Masties, dux pendant 67 ans, imperator pendant 40 ans, qui jamais ne me suis parjuré qui, point davantage n'ai rompu la foi que j'avais engagée ni envers les Romains ni envers les Maures, qui me suis révélé dans la guerre et dans la paix et qui ainsi, vu mes hauts faits, ai été béni de Dieu qui était avec moi. Moi Vartaïa, j'ai élevé cet édifice avec mes frères. Pour lequel il a dépensé cent deniers ».

Les deux auteurs proposent des dates différentes pour la carrière de Masties.

Suivant J. Carcopino, Masties se proclame empereur en 476 après la déchéance de Romulus Augustule et « la mort sans phrases de l'Empire d'Occident dont l'Afrique du Nord avait jusqu'alors été constamment solidaire ». Il aurait donc été nommé duc en 449 et l'année de sa mort serait 516.

Pour Ch. Courtois, Masties aurait pris le titre impérial au moment où Genséric s'était emparé de Rome en 455, ce qui permet de dater de 429 sa nomination en tant que duc chargé de défendre le limes de Numidie, alors que se produisait l'invasion vandale.

Si les deux historiens sont d'accord pour reconnaître dans le Vartaïa auteur de l’elogium de Masties, le personnage que Procope nomme Ortaïa, roi maure qui, allié aux Byzantins et à Massônas, affronta Iaudas en 535, leurs avis diffèrent sur les autres protagonistes. Ainsi, contrairement à l'avis unanime des auteurs qui l'avaient précédé, Ch. Courtois rejette, à juste titre à mon avis, l'identification de Masuna et de Massônas, tandis que J. Carcopino refuse d'accepter celle de Mastinas et de Mastigas proposée, avec raison aussi me semble-t-il, par Ch. Courtois. Celui-ci rejetait l'identification Masuna-Massônas en raison de l'étendue qu'il faudrait donner à son royaume depuis les limites occidentales de la Maurétanie Césarienne jusqu'au voisinage de l' Aurès.

Cette raison ne paraît guère suffisante puisque l’imperium qui semble ainsi se dessiner sera précisément celui de Koceïla, un siècle et demi plus tard. Plus convaincant est l'autre argument, ce que l'on pourrait appeler la vengeance de Massônas. D'après Procope, ce prince, beau-frère de Iaudas, voulait venger son père Mephanias assassiné à l'instigation de ce dernier ; or si Massônas est Masuna, son règne aurait au moins commencé en 508 (inscriptions du castrum d'Altava) et ce ne serait qu'en 535 qu'il aurait tenté de venger son père.

Je pense qu'effectivement, le Masuna de 508 et le Massônas de 535, même s'ils portent le même nom, sont des personnages différents. Massônas ne joue qu'un rôle épisodique et nous paraît avoir régné plutôt à l'est de l'Aurès qu'à l'ouest où se situaient les états de Vartaïa-Ortaïas et de Mastinas. En revanche, je verrais aisément en Mastinas, roi puissant, maître de la Maurétanie seconde, le ou l'un des successeurs de Masuna.

Ch. Courtois, si sensible à la trop longue attente de Massônas, est à son tour trahi par les dates quand il établit la chronologie du règne de Masties et des événements qui suivirent. Si Masties avait été nommé duc en 429, il serait mort en 496. Or il propose de dater de 535 l'inscription d'Arris dans laquelle Vartaïa fait son éloge... 39 ans après son décès. Comme le souligne malicieusement J. Carcopino, « il est douteux qu'après un aussi long intervalle de temps, Vartaïa ait songé à exalter le souvenir de Masties... les hommes n'ont pas la mémoire aussi longue ».

Aussi, sans en accepter toutes les conséquences, je pencherai en faveur de la chronologie proposée par J. Carcopino. Masties meurt en 516 et Vartaïa lui dédie l’elogium d'Arris antérieurement à 535. En revanche, malgré les difficultés issues de la localisation de l'inscription à Arris, je suis convaincu par Ch. Courtois quand il situe le territoire de Vartaïa à l'ouest de l'Aurès. Qu'il soit centré sur le Hodna ou, plus vraisemblablement, sur les monts de Batna et la vallée de l'oued Barika, peu importe car ce royaume ne semble avoir eu qu'une existence éphémère.

Le royaume de Iaudas offrait une tout autre solidité et répondait à une unité ethnique autrement plus consistante. Les Maures de l'Aurès avaient rejeté la domination vandale et occupé le piémont après avoir détruit Timgad et Lambèse. Après avoir résisté à une première tentative de Solomon en 535, Iaudas bat en 539 les troupes de Guntharis près de Lambèse, mais en 540 il est à son tour sévèrement battu par Solomon sur le fleuve Abigas ; poursuivi au coeur même de l'Aurès, il est contraint de se réfugier en Maurétanie. Il parvint cependant à rétablir sa situation et nous le retrouvons, en 548, roi de l'Aurès, réconcilié avec les Byzantins et sans doute lié à eux par un foedus. Il participe activement à la lutte contre Antalas et Coutsina, son contingent à la bataille de Mamma s'élevait à 12 000 cavaliers. Le royaume de l'Aurès devait se maintenir jusqu'à la conquête arabe. Avec la Kahéna il devait même connaître une brillante mais brève destinée.


Edited 1 time by awras Apr 25 12 10:44 PM.