LA THAQUELÈTH ET LE ARCH DE L’AOURAS
Par : Emile Masqueray
Chapitre tiré de : Formation des cités chez les populations sédentaires de l’Algérie, Édisud, 1983.


1- LA STRUCTURE DE L'AOURAS (suite)

L'olivier seul se rencontre partout dans l'Aourâs. J'ai vu des oliviers redevenus sauvages, non seulement dans l'oasis de Biskra où l'eau abonde et où les fûts des palmiers les protègent contre le Chehli, mais dans des ravins desséchés et exposés à toute l'influence désertique.
Si l'on ajoute à ce fait, et à quelques autres semblables, que des pierres destinées à la fabrication de l'huile subsistent dans toutes les ruines de l’Aourâs, sans oublier les témoignages si remarquables des historiens arabes ( 8 ) , il est permis de supposer que les Romains avaient couvert d'oliviers précisément tous les versants de l'Aourâs tournés vers le midi, et tiraient ainsi parti d'une surface considérable maintenant improductive.
Ces arbres lents à croître, véritables symboles de la paix parce qu'ils ne sont plantés et cultivés que par des populations sûres de leur lendemain, ont à peu près disparu depuis le huitième siècle qui ouvrit l’ère de la dévastation en Afrique;
mais il est bon de noter que nos Chaouïa fabriquent encore de l'huile sur deux points très distants, aux extrémités de l'Aourâs oriental et de l'Aourâs occidental :
-Dans la vallée des Beni Barbar est un bois d'oliviers qui appartient à une zaouia : les indigènes se contentent d'en broyer les fruits par un procédé des plus grossiers.
-Dans une vallée qui s'ouvre sur Biskra, les Beni Ferah mettent à profit plus savamment quelques beaux arbres qui poussent près de leur village. Ils usent encore de l'ancien pressoir romain, et c'est là peut-être le seul lieu du monde où l'on puisse étudier le torcular décrit par Caton l'Ancien.

Il ne serait pas impossible qu'un gouvernement s'inspirant de ces exemples, et associant libéralement les indigènes à son oeuvre, parvînt à revêtir une seconde fois l'Aourâs de son manteau d'oliviers. Cinquante ans suffiraient peut-être à réparer les désastres de dix siècles.

Du moins l'anecdote suivante, que nous empruntons à l'histoire de la conquête de l'Égypte composée dans la première moitié du troisième siècle de l'hégire par Abd er Rahman ibn Abd el Hakem (9), mérite d'être méditée:
«Abd Allah ibn Saad, qui envahit l'Ifrikia, voyant les pièces monnayées qu'on avait mises en tas devant lui, demanda aux Africains d'où cet argent leur était venu; l'un d'entre eux se mit à aller de côté et d'autre, comme s'il cherchait quelque chose, et ayant trouvé une olive, il l'apporta à Abd Allah, et lui dit: « C'est avec ceci que nous nous procurons de l'argent.
- Comment cela ? dit Abd Allah.
- Les Grecs, répondit cet homme, n'ont pas d'olives chez eux, et ils viennent chez nous acheter de l'huile avec ces pièces de monnaie. »


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(6) Il n'est guère de touriste qui ne l'ait décrite, parce qu'elle se trouve au milieu de la route que l'on suit d'ordinaire de Batna à Biskra.

(7) Chaba: ravin.

8 Ibn Khaldoun, Hitoire des Berbères, vol. 1.

(9) Append. à l'hist. des Berb. d'Ibn Khaldoun, VII, vol. 1.



(à suivre)

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Remarque : Il s'agit de la même phrase que M. Rigal, le fondateur du jardin public et les oliviers d'Arris, avait utilisé dans son rapport afin d'obtenir le financement nécessaire pour son projet. Son rapport était accompagné d'autres études (travaux de Masqueray, des citations d'Ibn Khaldoun, de Procope, etc.) prouvant que l'Aurès de jadis était une des régions les plus florissante de la Numidie.
À ce propos, CL-M. Robert disait « les sourds entendirent. Les projets élaborés furent approuvés en haut lieu, les crédits sollicités furent inscrits au budget ..et le miracle eut lieu »
Malheureusement c'était… quelques centaines d'arbres seulement. Ça prendrait des milliers ou des millions pour revêtir l'Aurès de son manteau d'oliviers d'antan.

L'étude de P. MORIZOT attribue la disparition de cet arbre surtout à des causes historiques et économiques, il cite la diminution du rôle de l'huile d'olive, la modification des circuits commerciaux, invasions, mutation de populations.

Maintenant qu'il n'y a plus de guerres ni de changement de population;
Maintenant que les produits dérivés de l'olivier ont pris de la valeur sur les marchés internationaux à cause de leur efficacité pour lutter contre les maladies cardiovasculaires. Maintenant que l'Algérie débloque des budgets pour lutter contre la déforestation et contre le chômage;
Maintenant que l'Algérie planifie à long terme afin de substituer ses explorations de produits non renouvelables (eg. hydrocarbures) en renouvelables ( eg. Agriculture et arboriculture)

Alors, est-il possible que les dirigeants algériens et aurèsiens reconsidèrent ce projet, le projet de revêtir l'Aurès de son Burnous d'oliviers et en réparant en cinquante ans les désastres de dix siècles?