LA THAQUELÈTH ET LE ARCH DE L’AOURAS
Par : Emile Masqueray
Chapitre tiré de : Formation des cités chez les populations sédentaires de l’Algérie, Édisud, 1983.


1- LA STRUCTURE DE L'AOURAS (suite)

En dessous d'une ligne passant par El Kantara, Menâa, Tranimine, Khîran, il faut excepter une bande presque entièrement infertile. Le palmier pousse et donne des fruits mangeables jusque-là. C'est dire que toute cette section est saharienne. Le désert remonte en effet de trente kilomètres environ dans les couloirs de l'Ouâd el Arab, de l'Ouâd el Abiod, et de l'Ouâd Abdi.
Le contraste célèbre de la passe d'El Kantara entre les plaines ternes, le ciel gris, les montagnes noirâtres du Nord, et l'éblouissante apparition d'une oasis, se reproduit plus ou moins à toutes les extrémités septentrionales de ces voies par lesquelles le sable pénètre au coeur de la montagne.
A droite et à gauche des jardins qui se suivent dans le fond des ravins, les pentes calcinées sont absolument nues, et les crêtes intermédiaires ne portent que de rares genévriers dont les racines sont dures comme la pierre qu'elles traversent : elles se couvrent seulement, dans des années exceptionnelles, des fleurs éphémères des steppes. Voilà donc une superficie considérable de terrain enlevée au pâturage et à la culture. On peut l'évaluer à un quart de la superficie totale de l'Aourâs.

Au nord de cette zone, le Sahara cesse, mais le vent saharien, le Chehli, règne encore en maître.
Si l'on s'en plaint dans le reste de l'Algérie, et s'il peut même, au-delà de la Méditerranée, dessécher les côtes de Provence, à plus forte raison doit-il éprouver l'Aourâs qui reçoit son premier assaut.
Quand il souffle, l'air se remplit d'une brume électrique dans laquelle tout flotte comme dans un mirage; il irrite et étourdit les animaux et les hommes; il est surtout prodigieusement avide d'eau. Les sources des plaines tarissent, et celles des hauteurs semblent fuir devant lui.
Sur tous les terrains qu'il frappe, les arbres qui subsistent ne sont plus que des buissons rabougris, ligneux, au feuillage métallique. Les cèdres ne paraissent nulle part, serait-ce à la hauteur de 2,000 mètres, sur une pente exposée au Chehli.
Le Djebel Isloubila, qui se trouve juste à l'extrémité de la pointe méridionale du Chellia n'en porte pas un seul. Il en est de même de la face de l'Ich m Oul qui regarde la vallée des Aoulâd Daoud, et de tout le versant sud-ouest des hautes montagnes qui forment le flanc de l'Aourâs oriental entre Khenchela et l’Ouâd Mellagou.

Les pins qui sont, après les cèdres, l'ornement naturel de l'Aourâs, et forment dans certains cantons de si belles forêts, ne bravent pas le Chehli davantage, et si parfois on en voit quelques-uns border une crête, ce n'est que l'avant-garde, d'ailleurs fort compromise, d'un groupe bien abrité.
On l'observe fort bien au sud du Chellia, dans le massif des Bradja. Cette montagne abonde en pins, et notamment la Châbet Chir Chabane, tournée vers le nord, en est remplie; mais toutes ses arêtes, et à plus forte raison ses flancs méridionaux, sont à peu près nus.

Restent les chênes-verts et les genévriers. Eux seuls sont assez robustes pour tenir tête au Chehli. Les premiers semblent occuper la place des cèdres, et les seconds celle des pins, en face de l'ennemi : c'est ainsi que, sur les pentes relativement basses des Beni Yemloul et de l’Ahmar Khaddou, on trouve des bois de genévriers. Mais quel aspect désolant ils présentent, isolés, arides et tellement durcis que les chèvres mêmes ne parviennent pas à en ronger les branches !

Au contraire, du côté du nord, non-seulement à l'abri des hautes cimes, mais derrière les crêtes les plus basses, la végétation se développe avec vigueur sur un sol arrosé par des sources nombreuses et couvert d'un humus profond.
Les cèdres abrités descendent du Chellia dans la vallée de l’Ouâd Talha jusqu'à 1,500 mètres. Ils s'y mêlent à des pins, et surtout à des chênes qui sont les plus beaux qui se puissent voir. Les genévriers, chétifs dans le sud, y rivalisent avec eux.
Sur la pente septentrionale de l'Ich m Oul, habitée seulement par des bandits et des bêtes fauves, la forêt est inextricable, et s'il est un spectacle en Afrique bien fait pour ravir un homme du Nord, c'est assurément le Djebel Faraoun vu du côté qui fait face au Chellia.
En bas, une plaine étroite, détrempée par les eaux une partie de l'année, est couverte de moissons; des pins s'élèvent au-dessus, puis des chênes-verts, tous magnifiques, puis des milliers de cèdres, non pas à demi brisés par les tempêtes, comme ceux de Teniet el Had, mais élancés en flèches et régulièrement étagés jusqu'au sommet de la montagne conique.

Ajoutez à cette végétation sauvage les témoins de la colonisation romaine, les amandiers de Châbet el Louz, les noyers d'Aïdouça, des rejetons de cerisiers et de pêchers, des ormes dont les ancêtres soutenaient des rameaux de vignes, en un mot tous les arbres de nos routes et de nos vergers d'Europe, qui ne peuvent pas plus que nous-mêmes supporter l'inclémence du Sahara.

L'olivier seul se rencontre partout dans l'Aourâs. J'ai vu des oliviers redevenus....

(à suivre )