LES TATOUAGES BERBÈRES DANS L'AURÈS (Suite)
Par : T. Rivière & J. Faublée

Chaque année le pèlerinage au Djebel Bus, occasion des marchés annuels, amène des gens du sud jusqu'à cette montagne à travers les vallées des oueds Rasira, Abdi et Buzina.

Ces rapports constants expliquent l'homogénéité des tatouages dans tout l’Aurès. Il y a pourtant des différences.
Par exemple, les femmes du nord-ouest du massif portent plus de dessins que celles des autres groupes. Des motifs couvrent le front, les joues, le menton, et, parfois, enveloppent les membres.
Pour les Abdawi, il ne faut pas négliger le fait que la vallée de l'oued Abdi est un centre de liberté sexuelle, liée à d'anciennes croyances sur les sources de la fécondité, avec des femmes ornées et parées de bijoux, femmes indépendantes, chanteuses et danseuses professionnelles. Ici, les deux tiers des femmes sont tatouées, à l'exception des Nwaser d’Amentan et des Menawi. Nous verrons plus tard pourquoi.
Le décor est moins varié dans le centre que dans le nord. Les figures ornent le front, les tempes, les pommettes et le menton. Ici, les traits sur le front, au lieu d'être rectilignes, dessinent des bords courbes. Ce sont souvent l'oeuvre de femmes nomades, lors de leur passage dans la vallée de l'oued Rasira, ou de colporteurs kabyles.
Au sud, les tatouages sont plus sommaires, moins variés et semblent plus traditionnels. Sur les membres, les motifs sont isolés. Pour le visage, le dessin comprend rarement la face entière. Il est limité aux joues et au front, ou même à ce dernier. Il est exceptionnel qu'un étranger au village pratique le tatouage, qui est normalement l'oeuvre d'une femme de la tribu. C'est le tatouage typique de l’Aurès.

Les Uled Abderrahman ont deux noms pour les tatouages: ahajam et l. Ceux-ci se trouvent sur le front, la face et les membres de 15 % des femmes, sur les poignets et les mains de quelques hommes.
Sauf exception, la technique du tatouage est féminine. La tatoueuse pique la peau tendue avec une aiguille emmanchée dans un morceau de bois tenu verticalement. Quand le sang perle, elle frotte la peau avec de l'antimoine (hażult) acheté à un colporteur. Elle renforce la couleur avec du jus de blé vert écrasé. Elle n'emploie de noir de fumée, dont la trace s'efface vite, qu'à défaut d'antimoine (le mot hażult est transcrit tażutl dans des dictionnaires). Elle applique le noir recueilli sur le fond de la marmite sur l'endroit à tatouer, puis perce la peau à coups d'aiguille. Puis, comme dans le premier cas, elle frotte les plaies encore vives avec du jus de blé vert. Tracer un lušam avec la pointe d'un couteau-rasoir busadi est exceptionnel.

Se tatouer, sans avoir recours à une autre personne, est très rare, bien que ce soit possible, même pour la face, en se regardant dans un miroir.

Tracer un lušam est, en général, un geste amical. Le cas le plus fréquent est celui d'une cousine tatouant une jeune parente.
Des femmes âgées et pauvres tirent pourtant de modestes gains de cette technique. Elles obtiennent (notes de 1935-1937) de 2,50 à 5 francs pour le motif dit « burnous », 1 à 2 francs pour la « palme » (fig. 4C et droite de A), et 0,50 à 1 franc pour une croix (fig. 4A, à gauche).
Chez les Ouled Abderrahman, fillettes et femmes ont peu d'argent liquide. Elles tâchent de payer la tatoueuse en nature, en orge ou en blé, en général un demi décalitre (akarwi) ou deux, surtout si elles ont affaire à une femme bédouine de passage ou à un colporteur. Celui-ci, fournissant l'antimoine pratique souvent le tatouage.


Source: Études et Documents Berbères, 6, 1989: pp. 63-64

(à suivre)

--------------

Les paragraphes d’aujourd’hui décrivent respectivement :

- La similarité et la diversité des tatouages en Aurès
- Le modus operandis ou les procédures et techniques du tatouage en Aurès
- La rémunération de la tatoueuse